La chanson selon Edith Piaf

« On me demande souvent comment je mets mes chansons en scène. Cette question m’embarrasse toujours. N’ai-je pas l’air de me moquer du monde si je réponds que je me fie surtout à mon instinct ? C’est pourtant la stricte vérité. Je ne dirai pas que mes chansons se mettent en scène toutes seules, mais il y a un peu de cela. (…) Je fais peu de gestes, estimant que seul est utile le geste qui ajoute quelque chose à la chanson qu’on interprète.
Je ne travaille jamaEdith Piaf ©theredlistis devant la glace. La méthode, qui est celle de très grands artistes – comme Maurice Chevalier, pour n’en citer qu’un – est excellente pour les fantaisistes, qui doivent préparer leurs “effets” avec minutie. La mimique compte beaucoup dans leur interprétation et elle ne saurait être laissée à l’improvisation. Pour les chansons que je chante, il en va autrement. Mon geste doit être vrai, sincère. Si je ne le sens pas, il est préférable que je ne le fasse pas.
La mise en place définitive se fait plus tard, devant le public, et elle n’est jamais achevée. J’enregistre les réactions de ceux qui m’écoutent, elles me font réfléchir, mais je ne saurais dire qu’elles m’influencent. Si je perçois dans la salle une résistance, je minterroge sur ses causes. Achard a dit qu’il y a des soirs « où le public n’a pas de talent », mais ce n’est qu’une boutade. Il est difficile d’admettre que deux mille personnes se trompent en même temps. Si une chanson les heurte, il y a une raison. C’est à l’artiste de la trouver. La recherche peut demander du temps, mais elle est passionnante. L’important est de ne pas renoncer à une chanson sous pretexte qu’elle n’a pas “porté” les premières fois qu’on l’a chantée. Il faut insister, et c’est ce que j’ai toujours fait. La nouveauté déconcerte et le public ne “suit” pas toujours. Il a parfois besoin qu’on le presse un peu. Si certaines vedettes, dont je me flatte d’être, n’avaient pas lutté pour imposer des œuvres de caractère original, la chanson aurait-elle connu en ces vingt années le merveilleux renouvellement auquel nous avons assisté ?
Où je me méfie, c’est quand je commence à devenir consciente de ce que je fais dans une chanson, quand je sais que je la chante, quand je calcule des gestes, quand ils ont perdu la spontanéité qui les fait authentiques et “valables”. Cette chanson, c’est que je la “sens” moins. Le moment est venu de la laisser reposer, de la retirer de mon répertoire.
Mais elle reste dans mes cartons et j’irai la rechercher un jour. »

Au Bal de la Chance, 1958.
Propos d’Edith Piaf recueillis par le journaliste Louis-René Dauven.

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